Jeudi 2 février 2017, le banc parisien des Poissons Roses rencontrait Jean-Paul Lebas, président des Compagnons Bâtisseurs, une association œuvrant dans la réhabilitation des logements. Une discussion très enrichissante avec le représentant d’une association dont les messages ont été entendus.

Il y a dix ans, le 22 janvier 2007, l’Abbé Pierre nous quittait. La légende lui prête cette phrase : « Sur ma tombe, à la place de fleurs et de couronnes, apportez-moi les listes de milliers de familles, de milliers de petits enfants auxquels vous aurez pu donner les clés d’un vrai logement. »

Situation du logement en France : il faut redoubler d’efforts

Le 31 janvier dernier, la fondation Abbé Pierre a remis son rapport annuel devenu incontournable sur l’état du mal-logement en France. Selon elle, il y a, en 2017, 4 millions de personnes très mal logées, soit une augmentation d’un demi-million par rapport à 2015 ! Il y a également plus de 12 millions de personnes en situation de fragilité par rapport au logement. Les chiffres ne peuvent qu’interpeller et poussent à définir le logement comme une priorité nationale.

Ces chiffres doivent être analysés et contextualisés. Depuis la Crise du logement que connaît l’Europe dans l’après-guerre, et l’appel du 6 février 1954 d’Henri Grouès sur Radio Luxembourg, la situation est évidemment dissemblable. Le nombre de logements construits sur le territoire a explosé, passant en 30 ans de 25 à 35 millions, selon l’INSEE. Si cela n’a pas de sens de ne s’arrêter qu’à ces chiffres bruts, il s’agit d’être lucide sur la nature du problème : aujourd’hui l’enjeu est moins de loger les résidents sur le territoire national que de les loger mieux.

Sur 4 millions de personnes très mal logées, 143.000 sont sans domicile fixe, 643.000 en logement contraint chez des tiers, 2 millions en privation de confort et 1 million en surpeuplement accentué. Par ailleurs, la fondation Abbé Pierre recense des catégories très hétérogènes dans les 12 millions de personnes en situation de fragilité : effort financier excessif, froid pour cause de précarité énergétique, surpeuplement modéré, location en impayé, copropriété en difficulté. Enfin, le nombre croissant de logements vacants, près de 3 millions en 2016 selon l’INSEE, doit être relativisé par leur localisation, souvent dans des territoires peu attractifs ou ruraux, dans lesquels il est difficile de loger les sans-abris faute d’emploi.

La réalité du mal-logement

En tant que personnalistes, nous nous devons de prendre de la hauteur par rapport à des chiffres, certes qui interpellent, et de centrer la réflexion sur ce que vivent les femmes, les hommes, les enfants, à la rue, dans des quartiers difficiles et surpeuplés, dans des appartements sociaux dégradés etc. Comment espérer résoudre les problèmes de sécurité dans des quartiers où les logements et les services ne sont pas dignes ? Comment oser stigmatiser une population qui se concentre dans des aires urbaines où le chômage peut atteindre 40%, parfois 50% chez les jeunes de moins de 25 ans, où le taux de familles monoparentales atteint 30%, où la déscolarisation et l’échec scolaire sont courants ? Comment ne pas être choqué devant la dégradation de certaines maisons rurales ?

Comme l’expliquait Emmanuel Mounier, dans Le Personnalisme (1949) : « Ne méprisent généralement l’économique que ceux qu’a cessé de harceler la névrose du pain quotidien. Un tour de banlieue serait préférable, pour les convaincre, à des arguments. (…) Le primat de l’économique est un désordre historique dont il faut sortir. » Ainsi, le logement est une condition physique nécessaire au développement moral de chacun. Comment un enfant peut-il faire ses devoirs dans un logement insalubre ou indigne ? Comment peut-il grandir sainement dans un appartement mal isolé ? Comment un jeune peut-il trouver de l’emploi quand il doit renseigner une adresse de banlieue réputée pour ses difficultés ?

« Faire, faire avec et faire ensemble »

L’association nationale des Compagnons Bâtisseurs a ouvert un chemin très prometteur dans le développement de la capacité à agir individuelle et collective (empowerment, en anglais). Née en 1953 en Allemagne, à l’initiative du père Werenfried von Straaten – au même moment où l’Abbé Pierre fonde les chiffonniers d’Emmaüs et lance son appel – l’association est créée en France en 1957. A l’origine chrétienne et entièrement composée de bénévoles, la section française s’est déconfessionnalisée, professionnalisée et régionalisée.

Son intention de promouvoir l’ « auto-réhabilitation accompagnée » est visionnaire : les habitants rénovent eux-mêmes leur logement, accompagnés par les salariés, les jeunes en service civique et les bénévoles de l’association. Ils s’engagent également à payer 10% des frais de matériel. Il est alors très fréquent de voir ces personnes, ébahies par le travail qu’elles ont accompli, prévenir leurs voisins de l’action des Compagnons et venir les aider sur leur chantier.

Les Compagnons Bâtisseurs promeuvent également les ateliers de quartier, en groupe, ayant parfois recours à de la réinsertion professionnelle. La capacité à agir collective s’en trouve augmentée, et la propension à recréer du commun ensemble est un fruit goûteux au travail de fourmi des bénévoles. Chaque année, 150.000 logements sont rénovés, mais souvent dans une démarche d’apport extérieur où les habitants ne sont pas impliqués. La méthode mise en place par les Compagnons permet la relation personnelle des habitants entre eux et acteurs associatifs.

Pour une co-construction intelligente des politiques publiques :

la nécessité de l’action sociale

Cette co-construction de la politique publique et de sa mise en œuvre entre les associations, les fonds privés, les associations de quartiers, les bailleurs sociaux et les différents pouvoirs publics est féconde. La forte demande de simplification des acteurs à mobiliser pour le financement des projets est à prendre en compte, mais il nous semble important, aux Poissons Roses, de promouvoir ce travail collectif qui laisse à chacun son espace d’efficacité. Les Compagnons Bâtisseurs ne sont pas seuls dans leur domaine, ni dans l’action sociale, et les associations ont fleuri. Appuyons-nous sur elles.

Aussi sommes-nous tout à fait en phase avec la revendication des Compagnons Bâtisseurs de consacrer à l’action sociale une petite partie des 5 milliards affectés au nouveau programme national de renouvellement urbain (NPNRU, 2014-2020), sensés générer 20 milliards d’investissements. En effet, il est inconcevable que les responsables politiques ne prennent pas conscience de l’enjeu d’accompagner les habitants dans la maîtrise des nouveaux logements et de développer leur capacité individuelle et collective à agir. Un faible investissement dans l’action sociale augmenterait démesurément la rentabilité et l’humanité du NPNRU. Si l’on veut une société de la confiance et de la bienveillance, les pouvoirs publics doivent toujours plus soutenir et communiquer sur ces initiatives créatrices de lien et de dignité !

Guilhem Sartre, avec les Poissons Roses

cropped-15591140_1217047585040700_1127278708064706842_o.jpg

Pour en savoir plus sur les Poissons Roses :

Site officiel : http://poissonsroses.org/

Blog : https://poissons-roses.com/

Facebook : https://www.facebook.com/LesPoissonsRoses/

Twitter : https://twitter.com/poissonsroses