Cet article n’a pas vocation à vous faire un résumé rapide et condensé du dossier de la Revue Projet : Extrême droite : écouter, comprendre, agir. C’est plutôt une invitation.  Saisissez-vous de cet objet. Lisez le. Car c’est un dossier particulièrement bienvenu par les temps qui courent. Il est rare de trouver une parole posée et lucide sur ces sujets.

La démarche elle-même, qui a permis à l’équipe de la Revue Projet de publier et de diffuser son numéro bien au-delà de ses 3000 lecteurs habituels est passionnante. Une magnifique campagne de Crowdfunding qui n’a pas froid aux yeux, originale, décalée, allant jusqu’à proposer un abonnement à vie à la Revue Projet, ainsi que d’autres contreparties (T-shirt, invitation à visiter les archives de la Revue, déjeuner, tirage photo) à celui qui ferait un don de plus de 10 000 euros. Je ne sais pas si ce généreux donateur a existé, mais il fallait au moins l’imaginer, et cette campagne a été en effet un vrai succès : avec un objectif initial remplie à 208 % et la somme de 41 610 euros. Cette campagne de Crowdfunding a permis de diffuser le numéro à près de 100 000 exemplaires. Le numéro étant diffusé gratuitement grâce à un partenariat avec le journal La Croix. Il est important de souligner la créativité quand elle existe, la beauté et l’impact d’une intelligence collective. Voilà un projet fort, innovant, engagé et qui redonne espoir.

Teaser de la Revue.

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Ecouter l’extrême droite.

Écouter ne signifie pas nécessairement légitimer. C’est sans doute ce que nous avons le plus de mal à faire aujourd’hui, prendre le risque d’écouter ce que l’autre peut nous dire, écouter aussi la manière de le dire, les mots, les termes, que la personne utilise. On peut écouter sans tomber dans une attitude méprisante ou condescendante. On peut faire ce travail sans nécessairement être “dans cette approche du médecin envers un malade” – ce que redoutait encore récemment un des lecteurs de ce numéro.

Ni mépris. Ni légitimation du discours frontiste. C’est possible. Avec une méthode, rigoureuse, scientifique, et respectueuse : écouter, comprendre, agir.

Voici quelques exemples bruts de ce que disent certains électeurs FN 

“il y a trop de social en France”

“nous ne sommes pas des intellectuels. Ils ne nous écoutent pas”

“ce sont les entreprises qui gouvernent en France”

“les immigrants arrivent en chaîne, ils ont droit à tout”

“Je ne suis pas contre les immigrés qui travaillent”

“L’Etat a donné de l’argent pour sauver EDF, et à nous rien”

Il y a beaucoup de malentendus, d’incompréhension, de sentiments d’impuissance, mais ces propos ne sont pas stupides, loin de là. Derrière ces arguments on trouve une colère forte, de la peur, un sentiment d’abandon, de l’indignation et de l’humiliation. A ce titre, le texte d’Olivier Abel, Arrêtons l’humiliation, est particulièrement riche et éclairant. Essayons de mettre en œuvre une société la moins humiliante possible, car les humiliés risquent d’être à leur tour des humiliants. Arrêtons avec ce mépris généralisé, mépris de classe, de religion, de sexe, bien souvent à l’origine des votes populistes.

Il est important d’écouter ce que ces personnes ont à dire avant de les taxer de suite de “racistes” ou de “xénophobes”. C’est plus compliqué que ça. Les questions sociales prennent une place de plus en plus importante parmi les personnes qui se tournent vers les solutions du Front national. Les statistiques montrent un lien évident entre fragilité sociale et vote FN. 60 % des primo-votants chômeurs ou à la recherche d’un premier emploi sont disposés à voter pour la candidate frontiste. Face à l’incapacité de nos décideurs politiques à trouver des solutions concrètes aux problèmes des gens, le vote FN apparaît comme la solution nouvelle. “Il faut des politiques qui veulent changer vraiment les choses, comme le Front national”  disent-ils, ou  “On n’en sait rien tant qu’on a pas essayé”. J’imagine qu’on se situe ici un peu sur une sorte d’effet Trump. La politique devient un objet de consommation, il répond à un besoin de nouveauté. Le parti de Marine Le Pen est à la mode. Il est certain que c’est un objet médiatique extrêmement puissant.

Le vote frontiste gagne du terrain partout.

Et surtout chez les personnes qui sont sur le terrain justement, en contact direct avec la pauvreté ou la misère. Dans la fonction publique les chiffres sont éloquents. 51,5 % des votes en 2015 chez les policiers et les militaires. L’article de Charlotte Torreti, Les pompiers et la flamme frontiste, montre bien comment un corps de métier -les sapeurs-pompiers- qui puise souvent sa motivation dans une envie d’aider les autres, finit par se lasser et s’épuiser des dysfonctionnements de la société française : hypocrisie, humiliation, insécurité. Le vote FN gagne du terrain en banlieue, il finit aussi par convaincre des bénévoles engagés sur le terrain. Écoutons un de ces bénévoles qui nous interpelle : “ce n’est pas parce que les gens sont dans la m**** qu’ils sont sensibles aux slogans du FN. C’est parce qu’ils se sentent abandonnés”. Aujourd’hui, on ne vote plus FN seulement pour sa thématique anti-immigration mais aussi pour ses idées sociales. En 1997, Le Pen affirmait déjà “le social est l’essence même du Front national (discours à la Mutualité).

Comprendre.

Une des raisons qui explique le succès du vote frontiste et la montée de l’extrême droite se trouve dans la grande capacité de ce parti à s’adapter aux attentes des Français. Souvent on observe un discours anti FN vite dépassé. Le dossier de la Revue Projet nous donne des clés pour comprendre la fluctuation du discours frontiste dans le temps, son évolution progressive, et sa conséquence : le discours anti FN est vite périmé, et s’adapte mal à la réalité. Quelques rappels. Le Front national a été créé en 1972, non par Jean Marie Le Pen mais par un groupuscule néofasciste, Ordre nouveau. Le Pen faisait alors figure de modéré dans la mouvance (c’est le seul moment où j’ai ri en lisant le dossier). Après la chute du mur de Berlin, on passe d’un discours anticommuniste à un discours qui défend les identités et les peuples face à la suprématie américaine. Le FN va jusqu’à tenir une rhétorique humaniste : si on veut renvoyer les immigrés, c’est parce que mal accueillis, ils sont les principales victimes de cette situation. Vous voyez venir comme moi l’hypocrisie et les limites de cette argumentation, mais il est important de connaître ce raisonnement et d’en avoir conscience. C’est ce qui explique l’efficacité du discours frontiste. L’auteur, Sylvain Crépon, revient aussi sur le rôle du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE) dans cette évolution intellectuelle. On ne parle désormais plus de “race”, mais de “culture”, on ne parle plus non plus de “hiérarchie” ou de “supériorité” mais on revendique l’importance de “préserver les différences”. Pour toutes ces raisons ne peut-on pas dire que dès les années 90, le discours anti- FN qui repose sur l’antifascisme ou sur l’accusation d’un racisme biologique est déjà dépassé ?

Agir.

Cette troisième dimension nous invite tous à réfléchir à la suite que nous voulons donner à cette situation. Comment construire ensemble ? C’est ça la politique : construire ensemble.

Il nous faut sortir de la dénonciation stérile. Il y a deux jours seulement, mardi 24 novembre, une manifestation anti FN s’est tenue à Sciences Po pour dénoncer l’invitation faite à Florian Philippot, vice-président du parti d’extrême droite. Malgré tout le respect que je dois aux étudiants qui ont le courage de défendre leurs idées, car il faut du courage, un certain engagement et des valeurs humanistes pour se lancer dans ce type d’actions, je ne peux m’empêcher de penser que ce refus d’écouter l’autre ne fait qu’aggraver la situation. Vous craignez cette “dédiabolisation”, cette banalisation ? Mais le FN n’est pas le diable. Ce serait trop simple. Le texte Note au Premier ministre d’Henri Lefort est particulièrement puissant et efficace. Dans cette note fictive qui imagine la victoire de Marine Le Pen et ses premières décisions à la tête de l’Etat, l’auteur nous montre bien par qu’une fois “l’effet de sidération passé”, la majorité des hauts fonctionnaires serviront avec loyauté, car “l’arrivée au pouvoir, dans un cadre démocratique, d’un parti légalement reconnu, est somme toute banale.”

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Il nous faut absolument sortir de l’humiliation. Arrêter de blesser l’autre en permanence. Les combats de commentaires sur les réseaux sociaux sont d’une violence monstrueuse. Facebook n’est pas un lieu de débat. C’est un espace de communication et d’information extraordinaire, mais certainement pas un lieu honnête et courageux pour débattre. Il ne faut jamais oublier que derrière les idées, il y a des personnes.

Les personnes interrogées dans le dossier de la Revue Projet mettent bien en avant le fait que la gauche se soit accaparée cette notion de “racisme” mais qu’il n’en existe pas moins un racisme de gauche, notamment contre les électeurs frontistes eux-mêmes, ou contre d’autres partie de la population. Il nous faut absolument rester dans une démarche d’humilité.

La toute dernière couverture de Libération (“Au secours Jésus revient !”), encore fraîche de d’hier matin, n’est-elle pas humiliante ?

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Les derniers textes de ce dossier sont lumineux pour traiter de la manière d’agir ensemble à la fois pour éviter de tomber dans les extrémismes mais aussi pour élargir notre engagement à une dimension plus large, plus universelle, à travers une écologie intégrale. Aux Poissons Roses, nous partageons pleinement cette vision de la politique qui s’appuie sur une vision de la Personne, sur la bienveillance, l’écoute de l’autre et l’espérance. Ça n’est donc pas en méprisant les idées frontistes que nous allons réussir à construire une société plus apaisée. Mais il est certain qu’une vision sincèrement altruiste sera toujours opposée à un parti qui souhaite appliquer la préférence nationale, qui refuse le regroupement familial, qui refuse de prendre sa part en accueillant les migrants. Nous ne pensons pas que l’Islam soit incompatible avec les valeurs de la République. Et malgré les menaces que font peser sur notre pays le terrorisme, nous pensons, au contraire que les spiritualités ont un rôle important à jouer dans ce travail de construction d’une société française plus unie.

Maxime, membre des Poissons Roses

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