A l’heure où nous assistons à l’émergence de nombreuses initiatives locales, à l’essor de nouveaux modes de production et de sociabilité (coworking, co-habitat), au développement de monnaies locales dans toute l’Europe, à l’arrivée de nouveaux mouvements citoyens en dehors des institutions, Jérôme Vignon nous invite à poser un regard lucide et réaliste sur la richesse de ces nouvelles formes de collaboration tout en insistant sur l’importance d’accompagner ces initiatives vers toujours plus de solidarité. Mener des projets alternatifs, oui, mais à condition de ne pas abandonner l’objectif de toutes ces contributions : plus de bien commun.

Interrogé par les Poissons Roses sur les questions des bonnes pratiques locales et sur la difficulté à transposer ces initiatives à l’échelle européenne, Jérôme Vignon nous éclaire sur l’état actuel des choses en matière de politiques solidaires et environnementales à l’échelle mondiale.

Actuel président de l’Observatoire nationale de la pauvreté et de l’exclusion sociale (ONPES) et de l’Observatoire de la Précarité énergétique (ONPE), il jette un regard confiant sur l’état actuel des choses. Partant toujours du réel, de l’observation d’exemples très concrets, Jérôme Vignon avance ses idées en s’appuyant sur des initiatives déjà existantes pour nous prouver que oui, les choses vont dans le bon sens.

“Il faut apporter de la mobilité là où les choses sont bloquées”

Jérôme Vignon confirme l’intérêt des nouvelles formes de collaboration, l’impact réel des initiatives locales sur le monde d’aujourd’hui, il y a des résultats, il y a des accords qui vont vers plus de respect de l’environnement et plus de solidarité. Allez voir l’impressionnante succession d’alliances coopératives que contient l’agenda des solutions de la COP21, regardez du côté de l’accès aux médicaments pour le traitement du VIH, regardez aussi ce nouvel accord historique entre l’Union Européenne et l’Indonésie dans la lutte contre le commerce illégal de bois. On assiste à la signature d’accords qui n’étaient même pas envisageables y a quelques années encore. “L’important c’est d’apporter de la mobilité là où les choses sont bloquées” nous dit il. Sur quoi repose ces résultats ? Sur des alliances inédites et hétéroclites, d’un nouveau genre, dans lesquelles les Etats laissent la place à de nouveaux acteurs : entreprises, associations, ONG, grandes villes. Il insiste sur l’importance du rôle des entreprises dans ces changements. Il faut agir de l’intérieur. Il faut associer les entreprises.  L’entreprise doit être au coeur de ces nouvelles alliances. Et à ceux qui doutent encore du rôle social des entreprises, Jérôme Vignon répond “qu’il ne s’agit pas de résoudre tous les problèmes, mais d’enclencher des processus qui nous invitent à une vie nouvelle”, citant les propos du Pape lors de sa dernière rencontre.

Comment mettre en mouvement ? “Il faut inventer des lieux de médiation pour irriguer le niveau local et le niveau institutionnel” nous explique Jérôme Vignon. Que ce soit lors de la mise en place du camp de Grande Synthe avec la crise des réfugiés, la mise en place d’atelier de co-design à l’université de Lille par Pierre Giorgini, ou la  création de plateforme d’échange pour résoudre la question des squats à proximité des gares, ce qu’il nous faut ce sont des lieux de médiation, des lieux d’échange et de dialogue où toutes les parties prenantes d’un projet ont le droit à la parole. Il est inutile de renvoyer chaque acteur dos à dos. Il est vain de vouloir résoudre les problèmes des personnes à leur place. Pour qu’une solution soit pérenne ou en adéquation avec les souhaits des personnes, il faut commencer par écouter ces personnes. “Il faut proposer des approches non-conventionnelles qui respectent la liberté et la position de chacun. “ A Grande Synthe, le succès de la plateforme d’échange mise en place par Damien Carême reposait notamment sur l’intégration des migrants au processus de réflexion.

Ce sont ces espaces de médiation et de dialogue qui permettront d’irriguer dans les deux sens le local et l’international, la petite initiative et les institutions. Tout réseau “local”, “coopératif” n’est pas nécessairement bon, n’a pas forcément une vocation éthique. Que l’on pense par exemple aux mafias ou aux théories complotistes. Car, oui il ne faut pas mépriser les institutions ainsi que la richesse de leur fonction normative et stabilisatrice. “Il faut penser les choses en termes d’articulations”. Les garants de cette dimension éthique restent les institutions. Quel serait donc le rôle des institutions ? “Il faut penser à la diffusion des bonnes pratiques” répond Jérôme Vignon.  “Il faut former les gens pour quand on ne sera plus là. “ Il en va ainsi des Compagnons bâtisseurs qui forment des personnes au chômage à la rénovation énergétique de leur domicile. Cela permet à ces dernières de lutter contre la précarité énergétique tout en acquérant de nouvelles compétences. Voilà un cercle vertueux enclenché, car à leur tour ces personnes pourront former d’autres personnes. Il faut penser à cette capacité à engendrer un renouvellement véritable du climat de la vie sociale. Ce sont des processus qui s’inscrivent dans des temps longs. Toutes ces bonnes initiatives ne peuvent pas faire l’économie d’une réflexion sur leur rôle éducatif, social, éthique voire spirituel.

Pour approfondir : Pierre GIORGINI, La fulgurante recréation, Bayard Culture, 2016.