Ce matin, dans le métro, j’ai assisté à une scène d’une violence incroyable.

La rame était bondée, des avaries nombreuses ralentissaient le trafic. A une station, juste avant la fermeture des portes, un homme se glisse dans le wagon. Il s’excuse à voix basse auprès de ses voisins : « je suis petit, je prends pas trop de place ». C’est vrai qu’il n’était pas bien grand…

Le métro repart, puis l’homme prend la parole d’une voix à peine plus forte : « excusez-moi de vous déranger… ». Il n’a pas le temps de finir que deux voisines tout à fait « bien comme il faut » l’apostrophent de concert à sa droite et à sa gauche : « Ah, non, faites-ça à un autre moment, vous voyez bien que le rame est bondée ».

Je ne leur jette pas d’emblée la pierre : elles disaient vraisemblablement tout haut ce que nous avions tous pensé par reflexe. Mais elles ont continué… Tant bien que mal, l’homme a malgré tout tenté d’expliquer qu’il était à la rue et n’avait rien, même pas une couverture, et qu’il avait besoin de trouver quatre euros avant midi pour pouvoir rester dans son foyer. L’une des deux dames embraye alors : « ah mais, aux Batignolles, il y a un endroit, il faut que vous y alliez, on vous donnera une couverture ». L’intention de départ était peut-être louable, mais elle constituait au final une manière bien désagréable d’évacuer le problème : il lui suffisait d’aller « aux Batignolles » (sic). Et peu importât qu’il voulût en fait rester dans son foyer davantage que trouver une couverture pour dormir dehors.

Penaud, mais ne voulant pas s’avouer vaincu, l’homme s’est déplacé dans la rame, répétant sans plus y croire des bribes incohérentes de son discours. Je n’ai rien fait pour lui, car je n’avais pas un sou sur moi (pour une fois, c’était vrai), j’étais en retard pour mon travail et de toute façon je ne savais pas bien quoi faire : à peine me suis-je permis un sourire gêné, avant de regarder ailleurs.

J’ai depuis réfléchi au sens de la réaction de ces deux femmes, de la mienne et des autres passagers : nous avons depuis longtemps l’habitude de circonscrire la pauvreté dans l’espace, il faudrait donc désormais la limiter dans le temps. Le message est clair : vous êtes priés de mendier de préférence dans la journée, quand je suis au travail. Soyez pauvres, mais en dehors des heures de pointe s’il vous plaît.

Le Secours catholique vient de sortir ses statistiques actuelles sur la pauvreté : elles sont accablantes. Quelques jours plus tôt, ATD quart monde relevait avec inquiétude l’émergence du phénomène de « pauvrophobie » et la tentation de lutter contre les pauvres plutôt que de lutter contre la pauvreté…

Une société dans laquelle les préoccupations du quotidien conduisent à rejeter violemment la manifestation d’une détresse intense est construite sur de mauvaises fondations. Les associations ont raison : la pauvreté est un problème qui doit susciter de vastes efforts politiques, mais elle suppose aussi un changement radical du regard de chacun.

Ainsi, par exemple, la proposition d’un revenu de libre activité contribue à réduire la misère, sans forcément permettre à elle seule de sortir de la pauvreté : elle fait donc partie des grandes politiques qui peuvent être menées, qui vont dans le bon sens. Mais les grandes politiques qui viennent d’en haut ne pouvant pas tout résoudre, c’est un projet de société bien plus vaste qu’il faut plébisciter. Pour être pleinement efficace dans la lutte contre la pauvreté, une telle vision doit réaffirmer à tous les échelons la primauté de la personne et la volonté de créer du lien : dans les entreprises, dans les familles, dans les quartiers, dans tout le pays et dans l’Europe. C’est un contexte, un terreau favorable qu’il faut construire, plus qu’une liste de dispositions techniques. Tant que nous attendrons les solutions de l’extérieur, tant que nous ferons semblant d’ignorer le problème parce qu’il nous dérange, tant que nous nous percevrons plus comme un rouage du système productif que comme un être humain capable d’appréhender l’autre dans son humanité, tant que nous chercherons à imposer une solution toute faite plutôt que de la construire ensemble, la pauvreté et l’exclusion ne feront que croître…

Dans un pays entièrement focalisé sur une élection présidentielle qui ressemble plus à la désignation d’un commissaire au plan qu’au choix d’un véritable projet de société, nous avons plus que jamais besoin de faire entendre une vision intégrale, qui ne prétende pas avoir une solution exogène à tous les problèmes, mais qui fasse de chacun un acteur de l’inclusion sociale.

de Christophe, membre des Poissons Roses