Par Patrice Obert, Président des Poissons Roses

Le revenu d’existence suscite ces jours-ci de nombreuses analyses et critiques. Peu ont constaté que les Poissons Roses, que l’on définira en un mot comme un courant de gauche, en partie lié au PS et marqué par la philosophie personnaliste des Mounier, Levinas, Ricoeur et Clément- avait d’ores et déjà inscrit ce sujet dans son programme, publié en février 2016 sous le titre « A CONTRE COURANT, pour guérir la gauche et relancer la France » (Le Cerf) mais en le dénommant, non pas revenu d’existence, mais Revenu de Libre Activité (RLA).

Plusieurs arguments majeurs expliquent cette décision mûrement pesée.

Le premier argument tient au fait que le RLA, seul, n’a pas de sens. Il ne trouve de justification que comme un élément d’une vision globale de la société. L’argument développé dans A CONTRE COURANT est que nos sociétés ont mûri depuis plusieurs siècles un projet industriel adossé à la valeur « travail », devenue centrale. Or, le travail nous file entre les mains sous les coups de boutoir d’une augmentation de la productivité, continue et exponentielle. Ce faisant, nous prenons en compte la révolution environnementale, qui ne compensera pas les pertes d’emplois inéluctables liées à l’ère numérique, ainsi que l’exigence d’une écologie intégrale, qui nous demande de consommer moins de biens matériels, pour des raisons tant de solidarité et d’éthique que des raisons spirituelles. Nous actons enfin la victoire de « la cité de la consommation » sur celle du travail et le fait que nous sommes tous devenus des travailleurs aliénés affamés de consommation ( cf « Intelligence du travail » de Pierre-Yves Gomez, Ed. Desclée de Brouwer 2016).

La proposition des Poissons Roses est donc de mettre au cœur du modèle social, non plus le travail, mais l’activité et le service qui nous relie aux autres (p 61). Dans ces conditions, le RLA signifie le rejet d’une société de consommation devenue une société de frustration attisée par une publicité qui pervertit le désir infini que chaque personne porte en elle. Il dessine ainsi la colonne vertébrale d’une société que nous appelons de nos vœux, qui reconnaîtra la personne dans toutes ses dimensions, qui mettra en avant un mode de consommation sobre et attentif aux besoins des autres, une société ouverte à toutes nos activités, marchandes (salariée et indépendante) comme non marchandes (activité domestique et activité bénévole). Mais aussi une société qui réhabilite le goût d’entreprendre au service du bien commun et la création de valeur durable. Ainsi, nous n’hésitons pas à nous proclamer « verts et prospères », à valoriser la famille durable, attentive aux enfants et aux ascendants, lieu d’émancipation et d’engagement, à défendre l’innovation au sein de l’Education et à inviter les citoyens à prendre toute leur place dans la politique.

Le second argument nous situe dans la perspective historique de l’émancipation, chère à la gauche. Nous dénonçons dans notre ouvrage une émancipation malheureuse qui conjugue la tentation libertaire et libérale et qui s’effiloche dans un laïcisme de combat. L’émancipation heureuse que nous revendiquons repose sur une vision de la justice qui ne se découpe pas en tranche mais qui associe dans une même démarche la solidarité sociale, la défense de l’environnement et les valeurs éthiques. Comme nous le disons, « tout est lié, notre mode de vie doit nous permettre de prendre soin du compagnon de route, de l’embryon tout comme de l’abeille ou du papillon » (p27). La gauche a inventé l’école publique, laïque et obligatoire, puis la sécurité sociale, puis la Couverture Médicale Universelle, la prochaine conquête sociale majeure sera  un revenu inconditionnel pour chacun. Ne stigmatisant pas les bénéficiaires,  simplifiant les démarches administratives, allégeant le maquis des aides diverses, empêchant la suspicion de fraude et de «travail au noir », généralisant de fait le RSA en supprimant les effets de seuil, permettant enfin d’espérer cette fameuse réforme fiscale tant annoncée et reportée, le RLA apparaît comme une modification majeure.

Un Troisième argument à faire valoir est la façon dont nous entendons mettre en œuvre cette réforme. Il ne s’agit pas de l’imposer d’en haut mais d’en faire un exercice de démocratie réformatrice. Il est nécessaire aujourd’hui de prendre son temps en amont, de préparer longuement les grandes réformes en lançant dès le début d’un mandat un processus de concertation. Il convient  d’organiser des échanges en réunissant sur des plateformes de médiation, chères à Jérôme Vignon,  des rencontres entre l’ensemble des parties prenantes de la réforme, de telle sorte que tous les points de vue puissent s’exprimer. La loi travail a souffert d’une trop grande technocratie.

Aussi aux questions précises que certains ne manqueront pas de nous poser sur  le montant de ce RLA, sur le nombre de prestations qui seront supprimées, sur   la nature de l’imposition, proportionnelle ou progressive,  nous refusons actuellement de répondre. Le sujet est trop complexe. Il mérite une analyse détaillée, que l’ensemble des points de vue soient pris en compte ( économiques, sociaux, culturels, spirituels…), que les effets à moyen terme soient étudiés. C’est en fin d’étude et peut-être après une expérimentation permettant de tester, d’évaluer, puis, le cas échéant, de « faire contagion », que les caractéristiques de ce revenu pourront être fixées.

Autant de raison qui explique pourquoi nous avons fait figurer la création d’un Revenu de Libre Activité en N°1 de nos sept mesures-phares.