L’histoire de l’Europe mêle les destins de nos différentes nations. Ces nations ne sont pas des entités abstraites mais bien des « personnes », marquées par des frontières, des mouvements, des cultures et les fils entremêlés des histoires de concitoyens y partageant des espaces et des projets communs depuis des temps immémoriaux. La Grande-Bretagne y est étroitement liée. Elle y a joué un rôle considérable. La décision d’une majorité du peuple britannique de quitter l’Union Européenne traduit cette méfiance qui régit désormais les relations entre les « outsiders », confrontés à mille difficultés, la précarité et un sentiment de déclassement, et les « insiders » des métropoles ouvertes sur une économie-monde.

Cette décision est un signal d’alarme. Elle est le rejet d’une vision uniquement libérale et utilitariste de l’Union Européenne, dont la Grande-Bretagne s’est pourtant fait le chantre opiniâtre depuis plusieurs décennies. Il serait cependant trop facile de croire qu’elle était la seule. Les égoïsmes nationaux sont peut-être la chose la mieux partagée, souvent camouflés derrière un ombrageux souverainisme. Et bien d’autres ont joué les passagers clandestins au sein de l’Union.

Notre continent est désormais confronté à des choix qu’il a repoussés depuis plusieurs années : comment réconcilier les Européens avec un nouveau projet européen ? Quel rôle pour l’Europe dans une vision à moyen terme ? Il faut y répondre très rapidement si l’on veut éviter que l’Union européenne se délite à plus ou moins brève échéance et que se reconstituent les grands fossés du chacun pour soi. La même question se pose d’ailleurs pour tous nos pays européens confrontés à un ultra-individualisme liquéfiant.

Dans A Contre-Courant, les Poissons roses font la promotion d’une « communauté fédérale européenne ». Comme toute personne, les identités des nations se construisent par les relations d’échanges et d’interdépendance avec les autres. C’est bien parce que nous sommes reliés aux anglais, aux allemands, aux italiens, aux hollandais, aux espagnols, aux polonais et autres roumains… que nous sommes français, profondément. L’Europe ne peut pas se résumer à une « union » abstraite de normes, un grand marché géré par une superstructure orwellienne, qui déléguerait quelques miettes de subsidiarité à des provinces peuplées de gueux, avec leurs coutumes attardées. Ce n’est pas un hasard si les pères de l’Europe avaient imaginé au lendemain du pire conflit de tous les temps, une « communauté » européenne. Une communauté de personnes se régule par la bienveillance autour de projets communs, librement consentis, et d’une subsidiarité bien comprise, qui respecte l’identité des nations.

La sortie des britanniques a un immense mérite : celui de poser la question aux « remainers » de ce qu’ils souhaitent mettre en commun ensemble, et de ce qui au contraire relève des choix de chacun. Nous avions appelé à une grande consultation qui invite chaque européen à se poser 2 cette double question. Défense, flux migratoires, recherche, développement, culture, monnaie, fiscalité, agriculture, éducation, diplomatie, que voulons-nous mettre en commun pour les dix prochaines années, ou pas ? Posons la question, tout simplement. Cela permettra de mettre en avant les convergences et les divergences au sein de notre continent, de procéder par étapes successives à des coopérations renforcées entre ceux qui désirent partager les mêmes projets, d’en évaluer les effets concrètement et d’inviter les autres à les rejoindre plus tard si cela fonctionne. La créativité institutionnelle suivra. Et peut-être que les britanniques souhaiteront revenir contribuer, à leur mesure. L’histoire de l’Europe puise ses racines dans plusieurs siècles de relations communes d’une richesse inouïe. Ce n’est pas fini. Ne doutons pas qu’à la manière du général américain Mac Arthur au creux de la guerre du Pacifique, les britanniques s’exclameront sans doute un jour : « we shall return »…

Philippe de Roux et Patrice Obert

Fondateur et président des Poissons Roses