Emmanuel MOUNIER, inspirateur du Personnalisme, est au cœur de notre démarche. Sa vision du monde, née dans l’entre-deux-guerre, reste très actuelle et permet de décrypter les signes des temps.  Nous renvoyons, pour mieux comprendre sa pensée au remarquable article de Didier da Silva. (http://cahierslibres.fr/2014/06/conditions-politique-dinspiration-personnaliste/)

Jean-Marie Domenach, intellectuel catholique, fut le collaborateur d’Emmanuel Mounier durant 5 ans. Il lui succéda à la direction de la revue Esprit. Il écrivit en 1972 un remarquable portrait  20 ans après la disparition d’Emmanuel Mounier en 1950. Cette fiche renvoie à ce livre paru au Seuil (réédition Point/essai).

Emmanuel Mounier est un philosophe de l’entre-deux-guerres. Il a développé une pensée originale, dite personnaliste, car il travaillera sans relâche à mettre au centre des débats la Personne humaine. Il dut s’opposer aux deux totalitarismes qui dominèrent cette période et refusa également le capitalisme. Il se fit connaître par la création de la revue Esprit qui dut s’interrompre quelques années durant la guerre et reprit sa diffusion après guerre. Mounier mourut brutalement en 1950 dans un accident.

Mounier est marqué à 22 ans par la mort de son meilleur ami. Il est marqué par l’influence de Péguy (la pauvreté, l’apprentissage de l’abandon) d’où son souci « des moyens pauvres ». Dès la création de la revue Esprit, il se sépare rapidement de la Troisième Voie et crée les « Amis d’Esprit ». Même s’il fut influencé par Jacques Maritain, il refusa de faire d’Esprit une revue catholique.

Le premier édito d’Esprit en octobre 1932 est très fort et annonciateur de tout ce qui viendra par la suite : « notre action politique est l’organe de notre action spirituelle. Il n’y a pas une technique du gouvernement et par-dessus, inopérante, une religion invisible de l’esprit. Le spirituel commande le politique et l’économique ». Domenach met ce texte en parallèle avec le dernier édito de Mounier en février 1950.

Si l’inspiration, les modèles, les attitudes sont chez Mounier d’inspiration chrétienne et catholique, il ne fait pas pour autant de philosophie chrétienne, ni de démocratie chrétienne. Il veut instaurer un discours sur la personne qui soit commun aux croyants et aux incroyants.

Deux thèmes forts dans sa vision :

  • Il faut exister pour pouvoir se donner et, sans ascèse personnelle, l’action tourne à l’agitation
  • Il faut échapper aux solutions de petit bourgeois qui guettent le chrétien

Esprit se veut un mouvement de pensée et d’action, synthèse en marche, rassemblement de tous les horizons pour édifier les bases de la cité intégrale et de la vie authentique. D’où l’exigence de « cohérence personnelle ». Rendre révolutionnaires les spirituels, rendre spirituels les révolutionnaires.

On trouve dans son œuvre différentes définitions de la Personne :

  • La personne est l’homme qui se fonde en niant son individualité et en s’ouvrant à la communauté et à l’univers. On ne possède que ce qu’on donne.
  • La personne, c’est la puissance d’affronter le monde, l’opinion, la lâcheté collective.
  • « l’individu, c’est la dissolution de la personne dans la matière. La personne est maîtrise et choix, elle est générosité… La personne ne croît qu’en se purifiant de l’individu qui est en elle »
  • La personne est un mouvement croisé d’intériorisation et de don

« Nous sommes contre la philosophie du Moi, pour la philosophie du Nous », sachant que « le Nous est une manière de penser et prononcer la première personne ».

Un grand thème de sa pensée est sa lecture de L’Histoire. Celle-ci s’est mal aiguillée depuis la Renaissance. Le matérialisme exprime la séparation de l’homme avec la nature. Il est au fond une mystique abstraite du concret. « La révolution spirituelle prétend au contraire réhabiliter le monde solide, restaurer la nature dans sa poésie, dans son amitié avec l’homme ». « L’argent a réussi ce que n’avaient réalisé ni le pouvoir, ni l’aventure : installer au cœur de l’homme le vieux rêve divin de la bête, la possession sauvage, irrésistible et impunie d’une matière esclave et indéfiniment extensible sous le désir ».

L’humanisme abstrait de la Renaissance s’est divisé en deux voies qui ont engendré les deux frères ennemis de l’individualisme et du collectivisme, libéralisme et totalitarisme. Il faut refaire Renaissance, autrement dit reprendre le projet unifiant et novateur MAIS sans séparer l’homme de son milieu naturel et de ses communautés.

« Le destin central de l’homme n’est pas de maîtriser la nature ni de savourer sa propre vie, mais de réaliser progressivement la communication des consciences et la compréhension mutuelle ».

« Une des déviations maîtresses du capitalisme est d’avoir soumis la vie spirituelle à la consommation, la consommation à la production et la production au profit, alors que la hiérarchie naturelle est la hiérarchie inverse…. Une économie personnaliste règle au contraire le profit sur le service rendu dans la production, la production sur la consommation, et la consommation sur une éthique des besoins humains replacés dans la perspective totale de la personne.

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Domenach, dans la conclusion, livre cette réflexion saisissante de Mounier. « Je crois que, dans le monde moderne qui est une fin du monde, la fin de l’époque bourgeoise, individualiste, qui a marqué les trois derniers siècles, le spirituel incarné est en grande partie mort chez les gens même qui le professent. Il ne s’agit pas de sauver ces formules mortes, il s’agit de redécouvrir un nouveau visage du spirituel (déc 1944).

Découvrir un nouveau visage du spirituel, quel beau défi pour les héritiers que nous sommes, aujourd’hui !